ÉDITORIAL Si l’on regarde la situation de notre pays (et de l’Europe) froidement, avec un peu de recul, sauf à s’aveugler en refusant de voir la réalité, il y a de quoi s’inquiéter. Résumons les points essentiels de l’état de notre société. Sur le plan des mœurs et de la morale, la « culture de mort » a gagné la partie, elle vole de victoire en victoire sans aucun coup d’arrêt : la « rupture anthropologique » n’est pas survenue avec la loi sur l’euthanasie votée en juillet, mais bel et bien en 1975 avec celle autorisant à tuer les enfants à naître. De l’avortement à l’euthanasie, en passant par le « mariage » entre personnes de même sexe ou la PMA, c’est la désintégration anthropologique qui, immanquablement, l’emporte, quand la famille est toujours plus déstructurée. Logiquement, notre démographie s’effondre, si bien que nous sommes en train de mourir et disparaître en tant que peuple, sans que cela inquiète nos futurs candidats à la présidentielle, aucun n’ayant la volonté et le courage de revenir sur ces lois qui nourrissent cet effondrement. Cette triste évolution a été possible car, en amont, la morale s’est décomposée, victime de l’avènement du postmodernisme qui affirme la souveraineté absolue d’une volonté émancipée de toute limite, volonté de pouvoir suivre ses désirs sans contrainte ; ainsi a été balayé le concept même de loi naturelle, concept clé qui réfrénait le relativisme vers lequel tend tout système électif et qui faisait tenir debout nos démocraties occidentales jusqu’aux années 1960. Un bilan catastrophique Sur le plan politique, le bilan est tout aussi catastrophique : nous cultivons une détestation de nous-mêmes et une culpabilité, habilement entretenues par une certaine gauche qui instrumentalise des vérités historiques – les horreurs des deux guerres mondiales et des deux grands totalitarismes nés en notre sein – et déforme la réalité de la colonisation française. La conquête des faibles par les puissants a été le lot de toute l’humanité : le tort de l’Europe est seulement d’avoir été, à partir du XVIe siècle, la civilisation la plus forte et la plus conquérante ; mais nous sommes aussi la seule qui a été capable d’autocritique, de reconnaître ses fautes et d’essayer de les corriger, aucune autre ne l’a fait. Bref, les peuples qui ne s’aiment plus sont appelés à disparaître ou du moins à être conquis. Politiquement, la première chose dont nous avons besoin est de retrouver l’amour et l’estime de nous-mêmes en tant que nation – certes notre histoire n’est pas dénuée d’horreurs, comme toute histoire humaine, mais nous n’avons globalement pas à rougir de notre passé, assumons-le sans arrogance mais avec une légitime fierté. D’un point de vue pratique, le bilan est tout aussi désespérant : depuis cinquante ans au moins, nos gouvernants, de droite comme de gauche, n’ont rien fait sur des dossiers que l’on savait explosifs, ils ont laissé pourrir des situations aujourd’hui quasi insolubles. – L’immigration, d’abord, qu’aucune politique n’a réellement cherché à maîtriser. Cette immigration massive a imposé un multiculturalisme qui dissout la nation ; elle a importé l’islam en nos pays, qui a pris des proportions importantes. Tout cela a créé un communautarisme – les « territoires perdus » où règne la charia – devenu ingérable. Le lien social se disloque, notre société se « décivilise » à grande vitesse ; la violence et l’insécurité grandissent tandis que la politesse, la courtoisie, la galanterie reculent de façon concomitante. L’idéologie, le manque de lucidité, la lâcheté, la peur du politiquement correct ont paralysé nos gouvernants impuissants. – La dette, ensuite, là aussi conséquence de cinquante ans de politique démagogique ; aucun gouvernement n’a jamais osé demander aux Français de réels efforts, achetant la paix sociale par une redistribution pléthorique absurde et sans fin – personne ne se risque à y mettre un coup d’arrêt – qui fait de la France l’un des pays les plus ponctionnés au monde, engraissant un État démesuré et cependant inefficace avec des services publics en faillite : école, santé, retrai­tes… Tous les voyants sont au rouge et nos concitoyens ne semblent toujours pas prêts à se serrer la ceinture, les candidats à la présidentielle promettant presque tous, d’une façon ou d’une autre, des solutions démagogiques sans efforts ni sacrifices. Quel peuple sommes-nous donc devenus, incapables de voir la réalité en face ? Le sens de la vie Ce tableau est bien sombre, mais qui peut affirmer qu’il est faux ? Ne sommes-nous pas comme saint Augustin qui voyait son monde s’écrouler ? Le nôtre fait de même, et si les tendances ne s’inversent pas, les peuples européens disparaîtront faute d’enfants. C’est pourtant en ce monde-là que nous devons vivre et agir, non pour regretter celui d’hier, mais pour essayer de transformer celui de demain qui sera forcément différent, la vie continuant de toute façon avec ou sans nous. Et elle vaudra toujours d’être vécue, car nous savons, nous chrétiens, qu’elle a un sens, que l’Amour divin jamais ne fait défaut. Derrière sa façade brillante, notre société de mort n’offre aucun sens à la vie, elle conduit au vide et au nihilisme : aucune civilisation ne peut y survivre. Qui d’autres que les chrétiens pourront lui redonner une âme ? Peut-être l’explosion des baptêmes d’adultes est-elle un signe avant-coureur… Christophe Geffroy © LA NEF n°394 Septembre 2026